La constellation de famille http://www.constellationsfamiliales.net/ 1
Paru dans RectoVerseau de Janvier 2006 – www.recto-verseau.ch

Notre vie, quoi que nous en pensions, est fortement influencée par notre histoire familiale. Elle constitue la trame vivante, organique, dont les événements familiaux passés rejaillissent encore sur nous. La méthode de la Constellation de famille créée par Bert Hellinger vise à explorer et mettre à jour notre système familial en projetant à l’extérieur une image claire et parlante de façon à apporter des solutions.

Qu’entendez-vous par Constellation de famille ?

Comme méthode, la Constellation de famille a été utilisée par d’autres avant moi. Elle a permis de faire certaines expériences. Grâce à elle, j’ai obtenu davantage de précisions sur les relations humaines. L’utilisation de cette pratique montre que les représentants perçoivent immédiatement, directement, ce qui se passe dans un système familial sans avoir reçu d’informations à son sujet. Je reçois les informations dont j’ai besoin pour travailler en observant les représentants. À travers ce qu’ils font, il se produit un mouvement dans le système, on voit où le mouvement s’interrompt, où un problème se produit, comment le mouvement peut continuer et aboutir à une solution. C’est pour cette raison que, dans mon travail, je fais totalement confiance à ce qui s’exprime par les représentants.

La Constellation de famille a débuté à un niveau plutôt superficiel : le client choisissait des représentants pour les membres de sa famille et les plaçait dans l’espace, en relation les uns avec les autres. Je demandais aux représentants ce qu’ils ressentaient à la place où ils se trouvaient. Les réponses qu’ils donnaient me permettaient de voir ce qui se passe dans le système. Je faisais donc confiance aux réponses verbales émanant des représentants. Je fais confiance à ce qui se manifeste. Ceci est l’aspect extérieur.

Comment cela fonctionne t- il de l’intérieur ? Vous parlez d’un champ spirituel, d’un champ “qui sait”… Est-ce en références aux découvertes de Ruppert Sheldrake et à ses champs morphogénétiques ?

Oui. C’est la question importante. Ruppert Sheldrake, avec lequel je suis ami, a observé ces champs, non seulement dans les systèmes familiaux mais encore les systèmes plus vastes. Sheldrake a participé à mes séminaires. Il m’a dit avoir vu agir les champs morphogénétiques dans les constellations de famille. Depuis lors, Sheldrake a poursuivi ses recherches. Il parle maintenant de champs spirituels, de champs de l’esprit en les appelant « esprit élargi ». Dans la philosophie occidentale, chez Descartes et Kant par exemple, on trouve l’idée selon laquelle il existe une liberté humaine et que, de lui-même, l’homme reconnaît l’essentiel et donc, qu’il peut agir en conséquence. Cette opinion très répandue est entrée dans notre culture occidentale. À partir des observations de Sheldrake et des miennes, l’exigence de l’autonomie par exemple, l’idée que chacun est responsable de son comportement et qu’il faut le tenir pour responsable de ce qu’il fait, ne peut plus être maintenue. À travers les constellations de famille, on voit que chacun est en lien avec beaucoup d’autres personnes et d’éléments du système. Sheldrake appelle cela «être en résonance».

La conséquence extrêmement importante qui en résulte est que, dans un tel champ, rien ne peut se perdre. L’idée très répandue que nous pourrions nous débarrasser, voire même faire disparaître quelque chose, vaincre un autre peuple par exemple, le détruire, ou nous débarrasser d’une maladie, est donc aberrante… En fait, ces idées d’exclusion – le fait qu’il serait possible de nous débarrasser de quelque chose et qu’ensuite, nous en sommes libres – ne peuvent plus être défendues. Dans un «champ», tout reste présent et continue à agir sur tous les autres éléments du système, tout particulièrement ceux qui ont été exclus du système.

Ils ont l’action la plus profonde. Prenons un exemple tout simple qui se manifeste fréquemment dans la Constellation de famille. Les membres d’un couple faisaient précédemment partie d’une autre relation conjugale. Dans la nouvelle relation, ils ont des enfants. Subitement, ils s’étonnent du comportement étrange de l’un de leurs enfants. Très souvent, quand quelqu’un se sépare de son partenaire, il lui fait des reproches, lui dit que c’est lui le

coupable, et le partenaire accusé se met en colère. Dans le champ que constitue le nouveau couple, le partenaire rejeté reste présent et continue à agir : par l’enfant qui manifeste les mêmes sentiments que lui le représente. Cet enfant n’est pas libre, il est intriqué dans le champ du système.

Les conséquences d’une exclusion sont toujours les mêmes : le champ cherche à réintégrer les personnes exclues en intriquant certains descendants.

– Ce système familial fonctionnerait par exemple comme une cellule, un corps organique qui essayerai, coûte que coûte, de maintenir une forme d’homéostasie ?

Très exactement. C’est une très belle image

– .Donc à partir d’un problème, d’un déséquilibre qui s’est produit, la Constellation de famille vise à rétablir un équilibre, une harmonie ?

Pratiquement, la solution consiste toujours à réintégrer la personne exclue dans le système. Ensuite, la personne qui représentait l’exclue est libre. Elle ne sera donc plus influencée par l’exclue de mauvaise façon. Cependant, elle n’est pas libre au sens où elle peut faire ce qu’elle veut, seule la mauvaise influence disparaît. Elle est alors dans un autre lien avec le champ entier et, au lieu d’exclure, le champ intègre. La personne se sent alors complète et entière. C’est dans ce lien que la personne ressent la liberté. Il ne s’agit pas d’une liberté contre quelqu’un, mais d’une liberté qu’elle a en commun avec d’autres.

Nous constatons donc que notre philosophie occidentale est dépassée. La réalité que manifeste les constellations de famille montre que cette philosophie est incomplète bien qu’elle continue à influencer très largement notre culture. Le gros des critiques qui sont portées contre la Constellation de famille vient de ceux qui « pensent » qu’ils doivent maintenir l’ancienne philosophie occidentale, une philosophie qui affirme que telle idée est exacte et que, donc, telle autre ne peut pas l’être. La Constellation de famille et les connaissances qu’elle a mises à jour ne sont pas les fruits de la réflexion. Elles se fondent sur des observations. Car l’important, c’est la réalité et la reconnaissance de la réalité, telle qu’elle se manifeste.

– Qu’entendez-vous par « i n t r i c a t i o n s » ? Perturbent-elles un ordonnancement subtil, énergétique ?

L’intrication est le résultat d’un désordre. Dans un système, le désordre essentiel est l’exclusion de l’un de ses membres. Pratiquement, la solution consiste à le réintégrer au système. J’ai écrit un livre intitulé : « Les ordres de l’amour ». J’y montre ce qui conduit au désordre et comment il est possible de rétablir l’ordre. L’ordre et le désordre ont la même dynamique. Il y a désordre quand quelqu’un se croit ou se met à une place supérieure à celle d’un autre, en lui disant par exemple : «Tu n’es pas de notre système», c’est-à-dire «je suis supérieur à toi.» Si l’on observe ce qui se passe dans l’âme, ce qu’il dit signifie : «J’ai le droit de vivre et toi, tu ne l’as pas.» C’est effarant quand on y pense !

La morale, ou ce que nous tenons comme telle, exige même cela, elle conduit à l’exclusion. C’est pourquoi ceux qui excluent les autres se sentent bien. Ils ont bonne conscience. La conscience collective tente alors, sans succès, de rétablir l’intégralité du système en laissant descendant représenter inconsciemment la personne exclue. Il n’est possible d’aider ce descendant que lorsqu’on sait comment le désordre se produit et comment l’ordre peut être rétabli.

L’ordre est rétabli quand tous les membres du système se considèrent comme égaux et de même valeur. Alors la paix s’instaure, et c’est éminemment démocratique. La démocratie comme respect de l’autre qui est de même valeur que moi. L’une des bases d’une vie de couple réussie est posée quand les deux partenaires, bien que différents, se considèrent comme étant de même valeur. Pour chacun, cela consiste à reconnaître et à dire à l’autre :

«J’ai besoin de toi». Ce faisant, les partenaires veillent au rééquilibrage entre donner et prendre. Quand chacun prend ce que l’autre offre, personne n’est meilleur ou moins bien que l’autre. Il s’instaure donc une égalité, une équivalence, et l’ordre s’établit.

– Mais si dans le couple, par exemple, une personne donne plus, cela peut créer une forme de pouvoir…

Exactement. Celui qui donne plus pense qu’il a plus de droits. Beaucoup de thérapeutes donnent beaucoup, ils croient donc avoir beaucoup de pouvoir et d’influence et le client résiste. Quand on donne un bon conseil à un enfant, est- ce qu’il le suit ? Généralement, non.

Lorsqu’un conseil vient d’en haut, personne, pas même les adultes, ne le suivent. Quand on montre à un enfant comment faire certaines choses, il peut comparer, faire des expériences. Il le fait parce qu’il a le droit de le faire.

Pendant un séminaire, une participante raconta que son fils de douze ans faisait encore pipi au lit. Il ne pouvait pas participer aux courses d’école. La mère est allée consulter de nombreux thérapeutes avec son fils. Elle leur racontait ce qui se passait, et le fils se sentait misérable. Cette mère est venue voir mon épouse. La première chose que ma femme lui a dite est de ne plus parler de cela à personne. La mère s’est alors fâchée contre elle. Huit jours plus tard, ma femme a reçu une lettre de cette maman lui disant que, depuis le jour où elle lui avait dit de ne plus en parler, son fils n’avait plus jamais fait pipi au lit. Dans le champ, le garçon avait perçu le respect qu’on lui manifestait.

Comment cela se fait-il ?

Les constellations de famille montrent à l’évidence que les représentants perçoivent immédiatement ce qui se passe dans le champ de la famille, et que les membres de la famille qui sont représentés ressentent ce qui se passe dans la constellation. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire de raconter à ces personnes ce qui s’y est passé. Le champ se transforme de luimême, et le garçon a perçu que ma femme le respectait.

Nous serions en fait dotés d’une sensibilité beaucoup plus grande que nous pourrions le penser…

Exactement. Platon remarquait déjà que la communication n’est possible qu’à l’intérieur d’un champ. Nous ne pourrions pas communiquer ensemble, avoir cet entretien tous les deux, si nous étions isolés. Nous pouvons le faire parce que nous sommes dans un même champ. Ce champ, Platon l’appelle l’âme. L’âme est ce qui met en lien.

Dans votre approche, vous parlez souvent de «mouvements de l’âme». Qu’entendez-vous par là ?

Aristote parle de l’âme des plantes, de celle des animaux et de celle des humains. L’âme a deux tâches : elle met certaines choses en lien, et elle en fait une unité. Tout ce qui est vivant est mis en lien par l’âme. Mon corps est maintenu entier grâce à l’âme. Il en est de même pour un arbre ou pour un

animal. D’une certaine façon, l’âme est en moi et, en même temps, elle me dépasse. Elle sait ce dont j’ai besoin, elle est en lien avec autre chose. Le métabolisme qui connaît mes besoins physiologiques ne peut fonctionner que parce qu’il est en connexion avec quelque chose de plus grand.

Comment une vache trouve-t-elle l’herbe qui va guérir sa maladie ? L’adaptation se fait parce que l’âme est en lien avec le tout et qu’elle m’intègre. En ce sens, il existe aussi une âme de la famille, un champ de l’esprit

. Sheldrake m’a raconté qu’un philosophe, un certain Driesch1, a étudié ces choses-là et qu’il a appelé cela « l’âme ». Il mit ainsi en ébullition le monde philosophique de son époque et pour calmer les choses, il a remplacé le terme «âme» par le mot «champ». L’âme est quelque chose de spirituel dont l’activité consiste à unifier.

Dans la Constellation de famille, telle que je la pratique, on voit les mouvements de l’âme. Pour un observateur extérieur qui regarde la mise en place des Constellations de famille, ce qui se dégage de l’ensemble peut lui apparaître d’une très grande simplicité et laisser peut-être à penser comme une méthode justement trop simple pour être réellement efficace…

Les développements successifs qui se sont produits dans la Constellation de famille ont fait qu’actuellement, je n’interviens plus que très sporadiquement. J’observe le mouvement qui agit par l’entremise des représentants. Il est toujours le même : il met quelque chose en lien. Il remet ensemble des choses qui s’opposaient jusqu’à présent. Bien évidemment, cela a de très bonnes conséquences dans les familles. On voit comment un couple peut se retrouver quand quelque chose a produit un conflit, par exemple des intrications avec de précédents partenaires ou des liens avec la famille d’origine. Subitement, ils constatent qu’ils ne sont pas libres et que, dans leur système, il existe une bonne force qui les unit, s’ils s’y abandonnent.

Il en est de même dans les relations entre les parents et les enfants. Lorsque les enfants sont difficiles, certains pensent alors qu’ils sont mauvais… Mais en fait, dans le système, ils veulent quelque chose de bien. Ce n’est pas une chose à laquelle ils pensent. Dans le système, il existe un mouvement qui veut atteindre quelque chose de bénéfique. Quand nous savons cela, un autre accord peut s’établir entre les parents et les enfants. À l’intérieur des familles,

la Constellation peut avoir des effets très salutaires. Il se peut aussi que la Constellation de famille montre qu’une maladie est en lien avec une intrication ; qu’à travers la maladie, une personne exclue se manifeste obligeant ainsi le système familial à considérer cette personne. Quand le système réintègre l’exclue, il se peut que la maladie diminue ou disparaisse. C’est particulièrement visible dans les cas de cancer.

Vous parlez ici de maladies lourdes, est-ce aussi le cas pour les maladies chroniques ?

C’est surtout le cas pour les maladies chroniques. Nous avons eu le cas d’un garçon qui souffrait d’une maladie chronique de la gorge. J’ai fait représenter la maladie, elle regardait un mort. Le représentant du garçon a fait le tour du mort. C’était un très beau mouvement, alors qu’il ne s’agissait que d’une simple maladie de la gorge.

Ces connaissances ont bien évidemment des conséquences pour la médecine. Si l’on suit le mouvement que fait la maladie, on arrive à cette personne exclue pour la réintégrer. Il peut donc y avoir une collaboration très fructueuse entre la Constellation de famille et la médecine.

Pensez-vous que nous aurions chacun un script de vie, un destin ?

Vous venez d’utiliser le mot «script». Ce terme est issu de l’Analyse Transactionnelle. Eric Berne, le fondateur de l’Analyse Transactionnelle, s’est rendu compte que chacun obéit à un script, un plan de vie. Il pensait que la personne détermine elle même son script. De mon côté, je me suis rendu compte que le script existe bel et bien, mais qu’il est avant tout en lien avec les intrications. C’est notre système qui nous y contraint pour ainsi dire. Lorsqu’on met les intrications en lumière, on peut donner une autre direction à la vie, un nouvel élément de liberté créatrice peut alors jouer un rôle.

Qu’en est-il de notre vision de la liberté et de notre libre arbitre auquel nous sommes tant attachés si nous sommes sous l’influence invisible de quelque force…

Il y a quelque chose de juste dans le libre-arbitre. Par exemple, nous deux, nous nous sommes mis d’accord pour nous rencontrer aujourd’hui, d’une certaine manière, c’est un libre choix.

Lorsque j’observe les mouvements de l’âme dans une constellation de famille, je prends une certaine position, et je me demande s’il est bon ou pas. Est-ce que ça aide ou est-ce que ça n’aide pas ? Il y a donc un élément de liberté qui s’y ajoute. Mais il ne s’agit pas d’une liberté arbitraire : c’est mon vécu qui fait que c’est comme ça. J’ai participé à un symposium où un philosophe renommé disait que la personne humaine est parfaitement indépendante vis-à-vis des autres. Je lui ai dit : «Cependant, nous voyons très clairement que nous avons besoin les uns des autres».

Je pense que ce genre d’assertion contribue à la propagation d’idées philosophiques folles. Ce qui accompagne ces mouvements de l’âme plus vastes et plus grands est vécu comme de la liberté, comme un accord, comme une récompense. Cela ne se limite pas seulement aux humains. Partout où il y a apprentissage, il y a accord. Un chien apprend, une plante aussi… Ce processus relève du mouvement de la vie elle-même.

Pensez-vous que tout l’univers serait donc vivant et sacré ?

Il y a une conscience. Je pense que toutes nos considérations sur Dieu s’appliquent encore plus justement à la vie elle même. Il n’y a rien de plus spirituel que la vie. D’une certaine façon, la vie est un mouvement divin et créateur. Mais la vie est incomplète puisqu’elle continue à apprendre. Apprendre ou créer présuppose qu’auparavant, quelque chose était incomplet, donc il y a eu erreur et nouvelle adaptation. Ce sont des mouvements divins, et l’erreur aussi est divine.

En observant votre travail, j’ai remarqué qu’il y avait une qualité de présence, d’attention, d’écoute particulières… et j’ai eu l’impression qu’il se mettait en place une cérémonie se réalisant dans un espace sacré…

C’est exact. Quand j’entre dans ce travail, je me mets en lien avec une force beaucoup plus grande que moi, et il en résulte une sorte de rituel. C’est un spectacle sacré. La tragédie grecque était une constellation de famille. Le public tout entier y était intégré, c’était pour tout le monde une sorte de purification. Dans les tragédies, les éléments importants d’un champ sont clairement présents. À ce stade de l’entretien, je dois dire deux mots sur la conscience.

Le travail de Constellation de famille a démystifié la conscience. Il y devient manifeste que la conscience a pour fonction principale de nous attacher à un groupe précis. Tout ce que nous vivons avec ce groupe, nous le vivons comme bon. À l’inverse, tout ce qui menace cet attachement, nous le ressentons comme mauvais, et la mauvaise conscience nous fait réintégrer le groupe.

Mais il existe encore une autre conscience qui, dans notre culture, est dissimulée pour ainsi dire. Elle est le mouvement élémentaire du champ de l’esprit. Deux lois régissent cette conscience :

1. Personne n’a le droit d’exclure un membre du groupe

2. Les membres du groupe qui sont nésplus tard n’ont pas le droit de se mêler des affaires de ceux qui étaient là avant eux.

Les constellations de famille montrent très clairement que les choses les plus mauvaises se produisent quand un enfant veut régler une affaire de ses parents à leur place. L’enfant se met alors dans une position supérieure par rapport à eux, bien évidemment avec bonne conscience puisqu’il ne leur souhaite que du bien. Il se sent innocent.

Le champ par contre punit cette forme d’arrogance par l’échec et la mort. Toutes les tragédies obéissent au même schéma fondamental : le héros qui est né plus tard désire, en toute bonne conscience, résoudre par amour un problème pour un autre, né avant lui. Dans la tragédie grecque, les Dieux prennent la place de cette conscience inconsciente, et ils punissent le héros par la mort. Il est bien évident que cette conscience est plus importante que la morale, et que c’est le conflit entre ces deux formes de conscience qui conduit à la tragédie. C’est ce que les tragédies grecques montraient au public. Elles permettaient aux spectateurs de se purifier et de changer d’attitude. C’était un spectacle religieux, et c’est ce qui se manifeste en partie dans la Constellation de famille.

C’était alors une forme d’initiation collective ? Vous avez très bien dit la chose.

Vous dites que les secrets de famille ne devraient pas être levés alors qu’en psychogénéalogie, on tend à préconiser plutôt le contraire…

La question qui se pose est la suivante : qui veut lever les secrets? C’est toujours quelqu’un qui est né plus tard. Il croit que c’est une bonne chose. Mais ce faisant, il se prend pour supérieur à ceux qui étaient là avant lui. C’est là que commence la tragédie… Le thérapeute qui participe à la levée d’un secret se rend lui aussi supérieur aux autres, et comme eux, il se retrouve plongé dans une tragédie.

Un bel exemple en est Hamlet. Le roi apparaît à Hamlet et lui dit : “Je ne suis pas mort, j’ai été assassiné!” Il dévoile donc le secret et incite son fils à lemettre au grand jour. Et savez-vous comment ça se termine ? Ils sont tous morts!

Il semble que, pour vous, la famille est très importante, et que le fait d’honorer ses ancêtres constitue une base fondamentale dans votre système…

Ces deux réalités – l’importance de la famille et des aïeux – ne constituent pas pour moi une sorte d’idéologie qui viserait au sauvetage de la famille. Dans la vie, ces réalités agissent à différents niveaux. Je ne soumets pas la famille à certaines lois. J’observe quels sont les effets de ces réalités et je me laisse conduire par les événements qui arrivent. Tout le monde n’est pas capable d’en assumer ces conséquences, par exemple parce qu’il est intriqué, et ça aussi, je le respecte. Pendant tout mon travail, je maintiens la même attitude : j’aime tout le monde de la même façon.

Pardonner consisterait, selon vous, à se mettre dans une position supérieure à l’autre ?

Il y a plusieurs niveaux dans le pardon. Dans un couple, quand l’un des partenaires a fait quelque chose à l’autre et qu’ils se disent : “Oublions cela!” il s’agit en fait, d’un pardon mutuel, le sujet est clos. C’est un pardon qui fait du bien. Maintenant, prenons le cas du mari qui a pris une petite amie. L’élément le plus grave n’est pas qu’il le fasse, mais qu’il le confesse… et que sa femme lui pardonne. Que se passe-t-il alors ? L’amour résiste-t-il à cela? Par son pardon, la femme rend l’homme, petit et, en même temps, elle le condamne. Mais personne n’est meilleur que l’autre. Quand quelqu’un a commis une faute contre l’autre, il attend souvent que l’autre lui pardonne.

Lorsqu’il y a eu des abus dans une famille et que le père demande à sa fille de lui pardonner, on voit que ce père ne considère pas sa culpabilité et que la fille ne regarde pas ce qui s’est passé. La fille est invitée à se rendre supérieure à son père comme si elle en avait le droit. Le meilleur que la fille puisse faire est de dire à son père :

“Je te laisse ta culpabilité. Je n’ai pas le droit de te pardonner.”

Alors, le père garde sa dignité, la fille aussi, et ensuite, ils peuvent se séparer. Mais si la fille pardonne, ils restent attachés l’un à l’autre.

Donc ce que je fais dans mon travail, je vérifie quelles en sont les conséquences quand, par exemple, quelqu’un dit : «Je te pardonne ». Elles ont différents niveaux.

Lors d’un congrès sur les Constellations de famille à Cologne, des journalistes d’Afrique du Sud étaient présents. Ils étaient membres de la commission de recherche de la vérité sur l’apartheid. Il s’agissait en fait de pardonner aux coupables. En Afrique du Sud, pardonner fonctionne autrement qu’ici. La victime ressent que le coupable l’a limitée dans son humanité, et elle attend que, par son comportement, celui-ci manifeste qu’il est humain. S’il le manifeste en ayant une attitude constructive, en aidant par exemple, la victime peut lui dire : «Maintenant, je peux te pardonner.» C’est très profond et ne va pas d’un supérieur vers un inférieur. Cela remet la victime et le coupable en lien.

Dans la discussion qui suivit leur exposé, j’ai demandé à ces journalistes : «Que signifie pardonner en réalité ?» Ils m’ont répondu : cela signifie queje dis à l’autre : «Je suis comme toi.» C’est évidemment autre chose que notre pardon habituel

! Je viens d’utiliser avec vous la méthode de la philosophie phénoménologique. C’est à-dire que j’ai pris le mot pardonner, j’ai observé dans quel contexte ce mot est utilisé et quelles en sont les conséquences de part et d’autre. Pardonner devient alors quelque chose de plein, à différents niveaux. Quand on agit de la sorte, on devient prudent dans l’utilisation d’un mot comme le pardon, on sent si c’est juste si ça ne l’est pas. Le cas extrême est la situation où il y a une victime et un criminel. La question se pose alors : comment une

réconciliation peut- elle se faire? Comment peuvent-ils se rencontrer pour que cela se résolve? Il n’y a de solution possible que lorsque le criminel est reconnu comme un humain et aimé comme un humain.

Par exemple, quand un descendant de la victime regarde le criminel et lui dit : «Oui, je te considère comme un humain, je te vois comme un humain, comme tout le monde, avec une culpabilité particulière.»

Quand quelqu’un dit à ce coupable : “Je t’aime”, celui-ci n’a plus besoin de se défendre, son visage change, il s’adoucit. Et ensuite les deux se rapprochent l’un de l’autre… et c’est terminé.

Que pensez-vous du sentiment de culpabilité par rapport à la responsabilité ?

Le sentiment de culpabilité vient du fait que la personne n’assume pas la responsabilité de ses actes. Celui qui assume ses actes ne ressent pas de culpabilité, il a de la force et il fait les choses inhérentes aux conséquences, ce qui, finalement, est positif pour les autres. Le sentiment de culpabilité est un sentiment bon marché, alors qu’assumer ses actes et leurs conséquences est grand et a de la force.

Je vous ai entendu dire que les prêtres, les pasteurs et les thérapeutes font en sorte que les gens ne payent pas les conséquences de leurs actes, pouvez-vous préciser votre pensée ?

Je dois effectivement préciser ce que j’ai dit. Certains curés, certains pasteurs et certains psychothérapeutes font effectivement en sorte que les gens n’aient pas à assumer pleinement les conséquences de leurs actes. Ils essaient de les adoucir.

Les mots «amour et bienveillance » reviennent souvent dans vos interventions, Qu’est-ce qui soutient cela dans une démarche comme la vôtre ?

Je vais considérer ces mots de façon phénoménologique. Le mot amour a de nombreuses significations, il peut être vécu de manière très différente : l’amour entre un homme et une femme, entre les enfants et les parents… C’est un amour qui vient du coeur, du sentiment, il est le fondement de la vie. Tout

ce qui se passe dans la vie est de l’amour réussi. C’est un amour qui reste à l’intérieur d’un certain domaine, surtout celui de la famille. Mais il existe aussi un amour de l’esprit qui provient et obéit à un savoir. L’un des éléments de ce savoir est que, pour l’essentiel, tous les hommes sont égaux. Cet amour veut du bien aux autres, et dans la plupart des cas, c’est un amour sans sentiment. Nous ne pouvons pas aimer tout le monde comme nous aimons nos parents ou nos enfants, c’est impossible. En fait, nous pouvons tous les respecter, c’est un amour de l’esprit. Et cet amour-là est le fondement de l’aide véritable.